Les Singuliers Pluriels
Samedi au boulot, j’ai voulu prendre le DVD de Freaks, la monstrueuse parade. Et puis je me suis rappelée que :
1- j’ai vu pour la première fois Elephant Man en CM2 avec l’école. 10 ans, c’est bien trop tôt pour un film de Lynch quel qu’il soit.
2- j’ai vu Ça, l’adaptation TV du roman de Stephen King, à 11 ans . Pendant un bon mois j’ai eu peur d’aller aux toilettes parce que j’imaginais le clown, tapi dans les canalisations, attendant patiemment son heure, attendant que je tire la chasse, pour s’élever, sous l’effet du truc qui fait mousser l’eau des toilettes, en tourbillonnant comme une toupie et planter ses griffes dans mes avant-bras et ses crocs noirs dans ma gorge et me boulotter vivante en riant en cascade.
3- j’ai un côté voyeur (“alors ils sont vraiment si petits/ si grands/ si laids/ super costauds/ siamois/ avec trois narines/ avec une jambe à la place d’un bras, à moins que ça ne soit l’inverse ?”) et je ne l’assume pas trop.
4-de toute façon j’aime pas trop les films en noir et blanc.
Alors j’ai reposé le DVD et j’ai écrit cette histoire à la place.
Thème : singulier
Les colosses du cirque ont planté le décor avec de gros marteaux, des tournevis et des prémisses de lumbago. La banderole à l’entrée promet monts et merveilles même si elle n’est jamais tout à fait droite. On a beau la dérouler avec soin, la tendre, monter et descendre de l’escabeau pour juger, elle penche, gondole, baille comme une baudruche crevée et annonce, avec le peu de dignité qu’il lui reste, en polychromie et en lettre majuscules « LE GRAND CIRQUE DES SINGULIERS PLURIELS ». Un homme s’approche du monteur qui fixe d’un air dégouté cette maudite banderole et qui lui indique de sa grande paluche une roulotte un peu à l’écart, avant de cracher un jet de salive couleur goudron.
Sur le terrain vague, les artistes s’agitent et s’installent. Il y a un homme immense, avec des bras tellement longs qu’il noue ses chaussures sans se baisser, une femme à la peau de crocodile qui étend son linge sur une corde tendue entre deux roulottes, des siamoises en justaucorps qui font la roue, et c’est une, deux, trois, quatre mains qui touchent le sol et autant de pieds qui décrivent un cercle dans le ciel avant de redescendre, et elles recommencent un peu plus loin, barrant le passage à un nain qui interpèle un homme taciturne qui fume sur ses marches en rapiéçant un costume à paillettes. Un petit gamin tout nu, plein de mousse et très poilu s’échappe d’une roulotte et se met à courir en criant très fort avant de s’arrêter pour s’ébrouer sur un gros chien qui dormait tranquillement. « Hahaha ! Le toutou ! Cette fois je t’ai bien eu ! ». Le chien montre les dents mais une bonne odeur vient lui promettre des mets plus comestibles et il se dirige lentement vers un gros cuistot qui touille une marmite ventrue sous l’œil droit d’un papy qui mâchouille ses dents et reluque de son œil gauche une grande fille très pâle.
L’homme frappe à la porte de la roulotte et attend en se tenant bien droit. Une toute petite dame bien pomponnée et appuyée sur des béquilles vient lui ouvrir.
« C’est pour ?
- Madame, je viens solliciter un emploi dans votre cirque »
♦♦♦
« Écoutez monsieur, je suis bien embêtée mais je ne comprends pas vos motivations, dit la très petite dame en sucrant son thé. Je vous ai bien expliqué que tous nos artistes ont des talents singuliers et vous… vous n’êtes ni acrobate, ni clown, ni dresseur. Vous n’êtes pas assez costaud pour être monteur et pour ce qui est de votre apparence…pardonnez moi, mais vous êtes parfaitement banal. C’est un cirque ici, on ne peut pas se contenter d’être ordinaire et attendre sa paie à la fin du mois. Pourquoi ne cherchez-vous pas un emploi de bureau plutôt?
L’homme ne dit rien, il sourit vaguement, sans plus, puis il boit une gorgée de thé et dit :
- C’est tout à fait vrai madame, je suis banal. J’ai une taille moyenne, un visage sans grace et sans traits saillants, les cheveux et les yeux bruns et un style passe-partout. Je ris silencieusement et rarement, et je crois bien ne jamais avoir éternué de ma vie. Vous me parlez d’un emploi de bureau? J’ai travaillé dans une banque pendant plusieurs années. Certains collègues me serraient la main trois fois dans la journée en oubliant qu’ils m’avaient déjà dit bonjour. Je suis banal, ordinaire, très ordinaire, extra-ordinaire. Regardez moi : on me voit à peine et on m’oublie. Je suis l’homme invisible.
-Que vous soyez transparent ne fait pas de vous un fantôme, que vous soyez invisible ne fait pas de vous une attraction à voir. Je regrette, mais je ne peux pas vous engager. J’espère de tout cœur que vous trouverez un poste ailleurs.
-Ne vous en faîtes pas, je trouverai bien le moyen de rebondir. »
♦♦♦
Juste avant la représentation, la toute petite dame alla chercher la caisse au coffre. Elle était vide. Le petit garçon très poilu dit entre deux jappements qu’il croyait bien avoir vu un homme entrer dans la tente. Mais il n’était pas sûr. C’était un homme et il était…ordinaire, c’est tout ce qu’il pouvait dire, et encore, il pouvait l’avoir imaginé, ou ce n’était peut-être qu’un courant d’air.
« Il est très fort, se dit la toute petite dame, il faut absolument que je l’engage. Enfin, si j’arrive à lui mettre la main dessus. »



